en Watteau

 

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Rêver et vivre « en Watteau »                                 texte de Gilbert Lascault

 

           L’exposition d’Annie Bascoul à Clermont-Ferrand s’intitule « en Watteau ». Depuis quatre ans, Annie Bascoul est passionnée et captivée par Le pèlerinage à Cythère de Watteau, par L’Enseigne de Gersaint, par le Gilles, par L’indifférent, par La Finette, par le Faune, par L’Enjôleur… Elle admire les figures de Watteau, les reprend, les déplace, les transpose, les transmue, elle s’en inspire. Née à Valenciennes en 1958, elle est contente de savoir que Watteau est né en 1684 à Valenciennes. Alors, elle imagine, « en Watteau », des robes (à dimension humaine) qu’ornent les roses, près des parterres géométriques d’un jardin français. Ou bien, elle dresse une momie (en satin blanc) du Gilles mélancolique, presque mystique. Dans ses œuvres subtiles, elle dissémine les faunes, les enjôleurs multipliés, les nuages (qui sortent du ciel du pèlerinage à Cythère), les fleurs. Par des variations de la peinture, par des modifications mélodiques, par des fugues, elle offre un hommage joyeux à Watteau.

 

A Clermont-Ferrand, dans le musée Bargoin, tu regarderas (de très près et de loin) les œuvres variées d’Annie Bascoul, ses installations poétiques, ses livres délicats. Tu contempleras «  en Watteau ». Tu rêveras « en Watteau ». Avec allure et légèreté, « en Watteau », tu t’avanceras sur le sol, parfois sur les allées d’un jardin français. Tu seras heureux « en Watteau », avec une douceur mélancolique, avec une tendresse grave. Tu reliras un poème des Fleurs du mal de Baudelaire, Les phares :

                        « Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres

                        Comme des papillons, errent en flamboyant,

                        Décors frais et légers éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant. »

Dans l’exposition, les robes d’Annie Bascoul sembleront presque danser en un «  bal tournoyant », en un « carnaval » du désir et de la tristesse, en une « errance » amoureuse. Les amantes et les  amants du XVIIIème siècle frôleront constamment la flamme dangereuse, tels les « papillons » épris et menacés. Une crinoline (en acier) d’Annie Bascoul sera peut-être une cage, un piège ; et les regards tourneront autour du sexe absent d’une femme fictive et convoitée. « En Watteau »… « En Watteau »...

 

 

 

 

 

Tu devineras les gestes adorables des danseurs d’un moment arrêté. Tu écouteras les bruissements du satin et de la soie, les murmures, les baisers, les soupirs.

 

            La recherche plastique d’Annie Bascoul serait une défense et une illustration de la création de Jean Antoine Watteau, de la grâce un peu amère, du charme grave, de l’insouciance sérieuse, de la séduction indécise, de la tendresse incertaine. Les figures que dessine Annie Bascoul évoquent, peut-être, Les fêtes galantes (1869) de Paul Verlaine qui unit le jeu et la nostalgie :

                        « Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

(…) Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur »

Parfois, Verlaine évoque l’amour vague d’une enjôleuse irrésolue :

                        Colombine rêve, surprise

                        De sentir un cœur dans la brise

                        Et d’entendre en son cœur des voix.  » 

Se promènent, dans le parc, les marquis et les belles :

                        « Trompeurs exquis et coquettes charmantes,

                        Cœurs tendres, mais affranchis du serment (…) »

Parfois, Paul Verlaine donne à voir « des éclairs soudains de nuques blanches », « un soir équivoque d’automne », une « lourde robe en suspens », les « langueurs », les « pâleurs », les « manigances mutuelles » des complices de l’amour, les « baisers superficiels » et les « sentiments à fleur d’âme », les « fleurs aux calices vermeils », « l’odeur des roses, faible, grâce au vent léger qui passe », une « œillade scélérate », « les mélancoliques pèlerins », les « donneurs de sérénades » et les belles écouteuses , « leurs courtes vestes de soie », «  leurs longues robes à queue », « leurs molles ombres bleues », les « indolents »… Alors, Watteau propose des fêtes galantes : des jeux du plaisir et de la déception, des instants du bonheur suspendu, des rencontres du caprice et de la jouissance. En de petits paradis du XVIII ème siècle, se promèneront les amantes et les amants du XXI ème siècle, les futurs pèlerins de l’Eros…

 

 

 

 

           A certains moments (par exemple, en 1708-1709), Watteau travaille avec l’ornemaniste Claude III Audran. Il suit la tradition de Bérain et décore des châteaux  et des hôtels. Il mêle des personnages galants, des grotesques et des arabesques. Alors, Annie Bascoul aimerait être aussi une ornemaniste moderne. Ses installations orneraient un lieu, le décoreraient, l’agrémenteraient, le transformeraient. Les motifs sont empruntés au règne végétal, à la nature stylisée. Ses rinceaux sont formés de feuillages, de figures fantaisistes, agencés d’une façon capricieuse, s’enlaçant et décrivant des courbes gracieuses. Et les rosaces, les roses rayonnent : des points fleuris, épanouis.

 

            A l’occasion de ses expositions (1), auparavant, Annie Bascoul, ornemaniste, propose des jardins magiques, des herbiers insolites, des plantes ondoyantes, charnelles, extravagantes. Parfois, elle sculpte des ancolies : elle emploie la fourrure, la mousse, les fils de laiton, l’acier mou peint, la tarlatane (qu’elle adore utiliser), le coton, le crin de cheval, des épingles dorées, le tulle, les matières synthétiques. Elle crée des fleurs diaphanes et souples qui s’enroulent et se développent, des pétales flottants qui suggèrent des robes de séduction, des dessins aguichants, des voiles, des peaux indéfinissables. Amoureuse de la Nature, Annie Bascoul cultive les plantes ; sans cesse, elle les observe de près ; elle les scanne, les photocopie ; elle les découpe et les colle ; elle les métamorphose ; elle les peint et les sculpte. Alors, à Issoire, à Cébazat, et (aujourd’hui) à Clermont-Ferrand, elle donne à voir des fleurs stylisées, interprétées, modifiées, transfigurées.

 

            Souvent, Annie Bascoul dessine, brode des titres, des phrases ; elle choisit une calligraphie neuve : son écriture-liane.

 

A Clermont-Ferrand, Annie Bascoul imagine un carrelage « en Watteau », un faune qui serait le pied d’un verre à champagne, une toile de Jouy avec des scènes de Watteau, une théière où se dessinent l’Enjôleur ou la Finette. Avec un logiciel de traitement d’images (Photoshop), elle découpe un paysage de Watteau et choisit de nouveaux montages ; elle découpe les personnages ; elle copie et colle les silhouettes ; elle les dépayse en d’autres jardins insoupçonnés ; elle les intervertit ; elle métamorphose. Grâce aux songes et aux réalités d’Annie Bascoul, grâce à ses œuvres, tu apprendras les vagabondages, les odyssées « en Watteau », les promenades en des lieux d’harmonie et de poésie.

 

 

 

 « En Watteau »… Dès 1727, six années après la mort de Watteau, Edme-François Gersaint commence à éditer et commercialiser les gravures de son ami. Selon Gersaint, « tous ces motifs sont d’un grand usage pour les peintres, éventaillistes, sculpteurs, orfèvres, tapissiers, brodeurs, etc. » et « tous ces ornements réussissent parfaitement en découpure ». Tout au long du XVIIIème siècle, ces motifs de Watteau se multiplient dans les boiseries, sur les paravents, sur les clavecins, sur les tabatières, sur les porcelaines… Plus tard, Watteau est, à un moment, oublié, négligé, obsolète, passé, délaissé. La Révolution et l’Empire l’évincent, en quelque sorte le bannissent. Puis, Watteau revient vers 1830. Alors les écrivains célèbrent et contemplent ses œuvres, entre autres, Musset, Balzac, Nerval, les Goncourt, Baudelaire, Verlaine, Théodore de Banville, Huysmans, Jean Richepin, Jean Lorrain, Théophile Gautier, Marcel Proust… De 1850 à 1900, la mode multiplie « à la Watteau » robes, gilets, mantes, capuchons, nœuds, chapeaux, souliers que Le pèlerinage à Cythère inspire. Puis dans les dernières années du XXème siècle  et, aujourd’hui, les défilés de Karl Lagerfeld, de Christian Lacroix, de Jean Paul Gaultier, de Jean-Louis Scherrer, de Stéphane Rolland évoquent le sourire ambigu de Watteau et l’espoir des bonheurs de l’instant inquiet.

 

Aujourd’hui, en 2006, à Clermont-Ferrand, dans le musée Bargoin, grâce à la recherche plastique « en Watteau » d’Annie Bascoul, se frôlent, se caressent le charme du XVIIIème siècle et la grâce esquissée d’une aube de notre XXIème siècle.

 

Dans l’exposition d’Annie Bascoul, règne l’image du Gilles de Watteau.

Se dresse le long pitre enfariné et grave, hébété, blême, flegmatique. Le Gilles est d’abord « une grande chose blanche » (2). Enigmatique, insaisissable, « triste figure »,  il est un comédien perdu, ou bien un bouffon mystique, ou encore un spectre intimidant. Le Gilles ne parle pas, n’agit pas. Il ne désire pas, il attend. Qui ou quoi attend-il ? Il attend « en Watteau ».

                                                                                                             Gilbert Lascault

       

         (1)A Issoire (2000), au Centre Pomel, elle invente des ancolies géantes, sensuelles, et à Cébazat (2003), dans la Maison du Parc de Montgroux, elle transforme des bégonias fictifs. Les ancolies sont des renonculacées belles et dangereuses : fleurs aphrodisiaques et vénéneuses.

       (2) Cf. Pierre Michon, Maîtres et serviteurs, Verdier, 1990, p.51-85